La tartine au fromage blanc
Le goût des Belges
© Sven Laurent
Il y a du côté de Meise (comment, vous ne savez pas où est Meise ? C’est juste à côté du Jardin botanique national. En suivant la A12. Bon, d’accord, vous savez maintenant), il y adu côté de Meise, écrivais-je plus haut, un coin de campagne situé à un jet de radis de Bruxelles, pas encore totalement démoli par les lotissements et les zonings. Dans c coin de paradis, entre deux prairies, une route dont les joints de bitume rythment de leur staccato le passage des automobiles et quelques voitures garées sur le côté, se trouve un estaminet de rien du tout, un bistrot qui al’air presque moche. Au printemps, il y a bien bien longtemps, mes grands parents m’emmenaient dans leur Coccinelle pour y manger une tartine au fromage blanc avec quelque radis du jardin. Une belle grande tartine au beurre, salé cela va sans dire, couverte d’un bon centimètre de fromage blanc, salé, poivré, avec de la ciboulette hachée saupoudrée partout dessus. Je ne peux pas dire si j’aimais ou pas, tout ce dont je me souviens, c’es que c’était merveilleux d’être là-bas. Des années plus tard, alors que mon grand-père nous avait quittés depuis longtemps, j’y suis retournée avec ma grand-mère. L’endroit existait toujours. La prairie et ses quelques tables en fer étaient pareilles à elles-même, un potager sur le côté, quelques arbres fruitiers, des poules, des détails que j’avais oubliés. Pour aller faire pipi, il fallait traverser la salle enfumée aux murs couverts d’affiches annonçant différentes fiestas. L’odeur des toilettes était piquante, mais allez savoir si c’était la réalité ou une reminiscence.
De retour dans le jardin, je me suis assis aux côtés de ma grand-mère, sa kriek et ma gueuze patientaient paisiblement sur la table. Nos mots étaient rares, ils égrenaient un chapelet de mémoire. Pour elle, les images devaient se bousculer au portillon ; pour moi, elles se construisaient en direct. Elle me racontait l’évacuation de Strépy sous le soleil de septembre 1914, avec cette bouteille de lait qu’elle laisserait choir au beau milieu de la route. Elle me transmettait sa petite flamme. Puis les tartines au fromage blanc sont arrivées, posées bêtement sur des planches délavées par le temps. Blanches et vertes, avec des rondelles de radis du jarin. Nous les avons savourées, avec tout le respect dû à leur rang. Nous n’avons plus jamais eu l’occasion d’en manger. Depuis, ma grand-mère est, elle aussi devenue un beau souvenir. Il me reste les tartines au fromage blanc et le printemps, de temps en temps.






















