Le lacquemant
Le goût des Belges
© Sven Laurent
Quand Berthe a rencontré Roger Lacquemant, elle ne savait pas qu’elle et lui passeraient à la postérité à la suite d’une petite incartade. Le lacquemant moderne est le mets favori des Liégeois lors de la magnifique foire d’octobre. Mais, comble d’ironie belgo-belge, le lacquemant est aussi bien connu et considéré comme une spécialité locale à Anvers. C’est comme ça, rideau de pomme de terre ou pas, on aime ces petites choses gluantes au Nord comme au Sud.
Mais il me faut revenir à un petit point d’histoire. C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit, au bal de la foire d’octobre (elle remonterait au XIIe siècle, alors des bals, y en a eu un sacré paquet), tout le monde chante et ripaille, sauf les Lacquemant dans leur coin. Les Lacquemant dansent sans rien dire, les Lacquemant ce n’est pas très causant. Ils ne causent pas, parce qu’ils pensent à leur nouvelle recette, une super-gaufre de Liège qui cuit en moins de trois minutes. Berthe pense aux échoppes qu’ils pourront ouvrir de par la ville et le pays, voire le monde, où l’on vendre leur gaufre extra, avec une Giclette magique. Roger Lacquemant, lui, réfléchit à la recette qui fera office de texte de loi.
L’histoire retiendra son nom grâce aux lois Lacquemant. Une révision complète de la recette traditionnelle de la gaufre liégeoise. Car, tout en dansant et ne disant rien, ils savourent le bonheur de lendemains qui chantent. Cette gaufre sera terrible, épaisse, riche, elle contiendra un sirop à base de sucre candi, de miel et de fleur d’oranger. Dans ces périodes d’exotisme et d’ouverture au monde, la fleur d’oranger, c’est le must. Le sirop sera tiède, pour ne pas brûler les consommateurs. Bref, ça ne peut que marcher. Ils rentrent chez eux. Le lendemain, Roger met en route la pâte, pendant que Berthe fait chauffer le fer. La pâte est levée, c’est le moment critique, celui où il faut faire le petit pâton à cuire. Il prend la quantité de pâte, la roule, la tourne, ouvre le fer et la place bien dedans. Cuisson. Le suspense est intense. La queue du chat balance. Ouverture. Arghhhhhh ! s’exclame-t-il, la chose est plate, ou presque, comme une déclaration d’impôts. Mais où est le sirop, il est autour, partout. La chose colle, luit dans la nuit noire, et croyez-moi ce n’est pas évident du tout. L’homme va pleurer, c’est évident, il n’en peut plus, toutes ces nuits à cogiter avec Berthe, ces expériences nouvelles et un peu étranges. Et là, rien, flanelle serait plus approprié que gaufre.
C’est à ce moment que le destin frappe à leur porte. Maurice Tchantchèsdinanesse, un jeune enfant trouvé dans les roseaux de la Meuse qui est aussi leur stagiaire, pousse la porte. Voit la chose et demande s’il peut goûter. D’un air las, hélas, Roger opine du chef. Maurice trouve ça tellement bon qu’il ne peut s’empêcher de pousser un cri de bonheur si puissant que toute la rue accourt. C’était donc en octobre il y a longtemps. Depuis, on mange des « lacquemants » en souvenir de cette époque. Allez, c’est presque ça, promis. A un ou deux détails près.




