Le Javanais
Le goût des Belges
© Sven Laurent
Dans ma prime jeunesse, au temps où nous étions sûrs et certains d’inventer la roue chaque fois que nous avions une idée fulgurante, il nous est arrivé d’inventer une langue. Dans l’espoir de communiquer sans être compris des adultes. Nous parlions donc le javanais. C’est simple, il suffit d’ajouter deux syllabes commençant par D et G et reprenant la dernière voyelle de la syllabe précédente. Ce qui donnait quelque chose comme : « tudugu vadaga biendingin ? » Petite mécanique facile à suivre et à comprendre, mais, arghhhh, gasp et autre damned rascal, que mes parents pratiquaient déjà dans leur jeunesse. Certes, c’était il y a suffisamment longtemps pour que nous puissions croire que c’était notre invention, mais hélas ils comprenaient tout ou presque. Ah, jeunesse ingrate, que ce premier contact avec le javanais fut décevant. Ensuite vint le tour de la Javanaise du grand Serge. Même si je savais pertinemment que l’œuvre fut composée bien longtemps avant ma jeunesse, j’avais le même sentiment que Christophe Colomb devant les plages d’Hispaniola. Mon dieu que c’était beau, une Javanaise !
Enfin, un matin, j’ai ouvert une boîte à gâteaux rose et j’en ai extrait ce curieux petit pataquès. Comme un mille-feuille de fine génoise au café, de crème au beurre moka et de ganache au chocolat noir. Pour être bon, succulent même, le gâteau doit être frais. Un javanais de quelques jours est immonde, il offre une résistance de mauvais aloi à la consommation, la ganache colle à la cuillère et les feuilles sont sèches comme du buvard. Un bon, un grand javanais doit être tout moelleux, comme le ventre bien chaud de l’ours qu’on aime et contre lequel on va se blottir quand le chagrin guette. Les saveurs du café, de la crème au beurre et du chocolat se mélangent dans un orgasme presque parfait. En fait, c’est vrai, c’est un peu comme l’orgasme, il faut que tout se mette parfaitement en place pour que cela marche. A propos de l’origine du nom, là par contre, c’est tellement parfait et évident que j’hésite à vous la conter par le menu. Allez, en deux mots, c’est l’histoire d’une pâtisserie au café qui aurait pu se nomme l’arabica ou le forta, voire l’éthiopien, mais vu les couches mélangées, elle a choisi la voie du javanais. Quelle vie, mes amis !






















